Depuis que l'humanité existe, elle n'a pas pu ignorer la mortalité de ses aînés.

Au plus profond des cavernes préhistoriques, chacun a obligatoirement été témoin de la disparition des parents, ces guides dont la brusque absence les exposait au doute : telle plante est-elle dangereuse, comment piège-t-on cet animal, est-ce le bon moment pour enfanter, telle tribu est-elle hostile ?

Et même si le sujet devient chef de tribu (donc en principe supérieur aux autres), il n'échappera pas au doute au moment d'entraîner les siens dans un conflit de territoire, sur un nouveau terrain de chasse ou vers des latitudes plus clémentes. Une erreur peut engager la survie de tous ceux dont il a pris la lourde responsabilité.

Comment faire face à la torture du doute, contre laquelle on n'a plus de réponse ni de conseil ?

L'utilité du chamane est apparue presque naturellement car il est celui-qui-sait : en plus de sa connaissance des plantes, il prétend posséder des pouvoirs surnaturels, dont celui de communiquer avec les disparus. Il peut donc réduire le poids de leur absence en se faisant leur messager.

Les sociétés ont évolué et la religion a presque partout supplanté le chamane mais la fonction reste toujours la même aujourd'hui : elle libère l'individu de la torture de l'incertitude en même temps qu'elle atténue l'absence des aînés. Elle traite d'un coup deux maux ancestraux majeurs.

Mais en même temps, tout comme le chamane, elle revendique l'exclusivité du rôle. L'un comme l'autre occupe une niche majeure, passage obligé pour qui veut savoir comment il doit vivre convenablement. Ce guide spirituel devient donc maître-à-penser de tout humain recourant à cette aide. Ses consignes deviennent indiscutables, ses sentences sans appel, ses principes incontestables et l'individu se retrouve sous le contrôle d'une volonté qui n'est pas la sienne propre. Mais comme par ailleurs cette soumission lui semble assez souvent confortable pour en atténuer les inconvénients, il reste pragmatique et ne regrette pas ce choix avantageux à bien des égards.

Car à différents niveaux, chaque individu se trouve inévitablement face à des choix : en position de décideur, il est donc responsable en cas d'erreur. Il risque ainsi de se trouver en proie au remord, aux regrets, supportant le poids de ses erreurs. Cette responsabilité est pesante et quiconque prétend l'endosser pour devenir chef décharge du même coup ceux qui acceptent son autorité. L'acceptation d'un chef comporte donc une part de déresponsabilisation de confort (le chef cristallise sur sa personne les dysfonctionnements éventuels). La pierre de patience, Monsieur Carnaval ou les feux de la Saint Jean sont des expressions du même système de décharge consistant à concentrer ce qui ne va pas dans une cible, qu'il suffit ensuite de détruire pour faire disparaître toute trace des problèmes passés.

La "magie" du système religieux est impressionnante : lorsqu'une personne prétend être un chef, il prétend aussi être le meilleur d'une communauté : il se charge des responsabilités dont il décharge ainsi ses "sujets". Mais ce faisant, il devient la cible d'éventuels reproches, sanctions, accusations ou ressentiments. Car même dans le meilleur des cas, où son autorité ne vient pas d'une hiérarchie imposée mais uniquement de sa compétence reconnue, il n'est pas à l'abri d'une erreur. Et plus ses sujets auront apprécié et reconnu ses compétences, plus ils seront impitoyables à cause de leur déception (plus on idéalise plus la déception est amère).

Alors que s'il n'est plus directement responsable mais seulement l'interprète exclusif d'un chef suprême inaccessible, il conserve la même autorité auprès de ses sujets mais échappe d'avance à toute responsabilité en cas d'échec (puisque l'échec ne lui sera plus imputable mais seulement à ce chef suprême, inaccessible à toute sanction).

La construction d'une religion se greffe automatiquement sur cet embryon : ses prêtres ne sont pas sanctionnables (ils ne sont pas responsables), le dieu non plus (il est responsable mais inaccessible car immatériel). Ainsi naît une structure qui peut diriger sans jamais être sanctionnée. Il lui suffit d'élire des prêtres seuls autorisés à "interpréter" les règles divines selon leurs besoins.

Le système des religions était pratiquement inclus à l'état latent dans l'esprit humain. Ses préoccupations et son fonctionnement le dirigeaient tout droit vers ce type de mécanisme. Je pense que l'humanité à inventé Dieu pour des raisons fonctionnelles et naturelles. En tant que divinité, il n'est pas nécessaire qu'il existe réellement. En tant que concept social, en revanche, sa trouvaille est très utile et seule une maturité intellectuelle courageuse peut s'en émanciper en toute connaissance de cause : en se sevrant du concept de divinité, on doit endosser la responsabilité intégrale de tous nos actes. C'est assez pesant pour que bien des générations hésitent encore à sauter le pas.